- Story
- 5 février 2026
Quand le climat bouscule l’économie : comprendre l’épuisement du modèle
Et si le changement climatique n’était pas seulement une crise environnementale, mais un révélateur de la fragilité de notre modèle économique ? C’est l’une des idées fortes de la conférence percutante de Virginie Raisson-Victor, géopoliticienne, spécialiste des transitions et présidente du GIEC Pays de la Loire. Elle a démontré que le dérèglement climatique n’était plus qu’un simple enjeu écologique, mais un déséquilibre systémique qui affecte directement l’économie, la production, les chaînes de valeur et la compétitivité.
Des catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes… et coûteuses
Inondations, sécheresses, vagues de chaleur, incendies : les événements climatiques extrêmes se multiplient et s’intensifient.
Virginie Raisson-Victor fait défiler pendant une minute une série de photos pour saisir la réalité des faits : « C’est long une minute, alors imaginez comme cela doit être long de voir l’eau monter jusqu’au premier étage de votre maison ou de ne pouvoir se reposer la nuit parce qu’il fait vraiment trop chaud ».
Derrière chaque photo de désastre se cache une catastrophe humaine et économique.
Rien qu’en Europe, sur l’année 2024 :
- 335 décès liés aux événements climatiques,
- 413 000 personnes affectées par les inondations et les tempêtes,
- plus de18 milliards d’euros de pertes dues aux inondations.
Et pourtant, insiste-t-elle, la majorité de ces pertes étaient évitables, si nous avions su anticiper les risques liés au climat.
Les points de basculement s’activent
Le recul des glaciers, illustré par le récent effondrement du village suisse de Blatten est l’un des nombreux points de basculement climatiques en cours. Le 28 mai, ce village a été enseveli par quelques 28 millions de tonnes de roches. « Dans un monde qui se réchauffe, les sols se dégèlent, les glaciers fondent, les lacs d’altitude débordent et les roches se déplacent » précise Virginie Raisson-Victor.
Ces bouleversements irréversibles mettent en péril les infrastructures, la sécurité des populations et l’équilibre des territoires.
Le réchauffement n’est plus une moyenne : c’est une série de ruptures physiques, de décrochages sociales et économiques qui s’accélèrent.
Notre modèle économique dans l’impasse
Des décrochages qui viennent vérifier la causalité entre activité économiques et changements climatiques. « Certes, c’est grâce à ce modèle de croissance, que dans les années 90 plus d’un milliard de personnes sont sorties de la pauvreté. Elles ont pu augmenter leur consommation alimentaire ou avoir accès à la santé. »
Mais Virginie Raisson-Victor démontre que notre modèle linéaire — croissance, augmentation de revenus, consommation, production — est structurellement insoutenable.
Il entraîne :
- la hausse des émissions de CO₂, dû notamment au fret,
- l’exploitation massive des ressources naturelles,
- l’accumulation de déchets et de polluants,
- la contamination des eaux et des sols,
- l’augmentation des problèmes de santé : allergies, cancers…
- la dépendance à des minerais et matériaux critiques.
La croissance détruit les fondements mêmes de sa prospérité : la santé, les ressources, la stabilité géopolitique, l’accès à l’eau, à l’énergie et à une alimentation fiable.
Les secteurs déjà sous pression
Virginie Raisson-Victor avance : « toutes ces dynamiques vont se répercuter de plus en plus sur l’économie, sur nos entreprises ».
De nombreux secteurs ressentent déjà les effets concrets de cette instabilité, quelques exemples :
- Tourisme d’hiver : plusieurs stations ferment leurs pistes par manque de neige.
- Agroalimentaire : la production de blé en Inde et en Espagne s’effondre sous les aléas climatiques.
- Industrie : une inondation en Valais bloque une usine d’alliages, paralysant temporairement la production chez Porsche.
- Électronique : une sécheresse à Taïwan ralentit la production mondiale de puces électroniques.
- Énergie : certaines centrales nucléaires françaises sont mises à l’arrêt, à l’été 2022, faute d’eau pour refroidir.
- Transports : les infrastructures ferroviaires et maritimes sont mises en péril par les sécheresses, les inondations ou la dilatation des rails.
Et les compagnies d’assurance tirent la sonnette d’alarme. « Selon un rapport de novembre 2024, les quelques 4 000 événements climatiques extrêmes répertoriés sur 9 ans (entre 2014 et 2023) ont enregistré des pertes économiques mondiales s’élevant à plus de mille milliards de dollars ».
Les coûts assurantiels annuels liés aux événements climatiques augmentent et s’accélèrent, rendant certains territoires bientôt non assurables.
Une vulnérabilité géopolitique et stratégique
La transition énergétique repose sur des ressources minières rares (lithium, nickel, cuivre, terres rares). Et l’Union européenne est fortement dépendante des importations ; « elle importe plus de 90% du lithium qu’elle utilise, 100 % du magnésium, 97 % du bore », précise-t-elle.
Le paradoxe ? Les métaux censés nous libérer des énergies fossiles risquent d’enchaîner notre souveraineté à d’autres dépendances géopolitiques. Or, ces chaînes d’approvisionnement sont elles aussi exposées aux dérèglements climatiques et à l’instabilité mondiale.
Repenser la résilience : un enjeu stratégique
Pour Virginie Raisson-Victor :
« Il ne s’agit plus seulement de réduire les émissions. Il faut refondre notre manière de produire, de consommer et d’anticiper ».
Les entreprises doivent :
- intégrer les risques climatiques dans leur stratégie,
- sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement,
- anticiper la hausse des coûts (matières, énergie, assurance),
- explorer de nouveaux modèles circulaires, sobres et résilients.
Pendant ce temps, la Chine a pris de l’avance :
- détenant 75 % de la production mondiale de cellules photovoltaïques,
- disposant de 60 % des métaux essentiels pour les batteries,
- maîtrisant les chaînes de valeur stratégiques pour les technologies vertes.
Ce que propose Virginie Raisson-Victor n’est pas un discours de peur, mais un appel à la lucidité : « Le dépassement des limites planétaires n’est pas une affaire d’écologistes. C’est un séisme pour les équilibres économiques mondiaux. Ne pas s’emparer de ces enjeux aujourd’hui, c’est exposer son capital, son activité et ses équipes. »
Pour préserver nos entreprises, nos emplois, nos territoires, il est temps d’intégrer pleinement les dynamiques écologiques dans les logiques économiques. Et si, justement, le vrai virage stratégique, c’était de remettre l’économie au service du vivant, et non l’inverse ?
« Maintenant, vous êtes prévenus. »
Pour aller plus loin :
Découvrez l’intégralité de la conférence sur notre chaîne YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=-KYgBfpp9J0