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- 28 janvier 2026
Les limites planétaires : comprendre pour agir
Et si le vrai danger n’était pas le climat, mais ce qu’il révèle ? Pendant sa conférence, Audrey Boehly, journaliste scientifique, conférencière et enseignante, autrice de l’ouvrage Dernières Limites et animatrice du podcast du même nom, nous a fait voyager à travers l’état de la planète. Dérèglement du cycle de l’eau, effondrement de la biodiversité, épuisement des ressources, pollution des sols et des océans, les seuils de la stabilité de la terre sont franchis. Elle ne s’est pas contentée d’un constat et de chiffres percutants, parfois anxiogènes, elle a montré que, si on le décide, un cap positif est possible.
Longtemps Audrey Boehly a cru qu’il suffisait de basculer vers des énergies vertes et que les ingénieurs trouveraient les bonnes solutions. Une lecture va tout changer. Un vieux livre prêté par un ami : Les limites à la croissance. Publié en 1972, basé sur des modélisations scientifiques, ce rapport Meadow prévoyait que la croissance infinie dans un monde fini mènerait à un effondrement. Et pas qu’écologique !
Pour vérifier ce que contenait vraiment ce rapport, elle a décidé de partir de la source. Elle interroge Dennis Meadows lui-même. D’après ce rapport, on a raté de coche : le seul scénario qui permettait d’éviter un effondrement, c’était celui où on s’arrêtait… en 1972 !
Depuis, le PIB mondial continue son accélération. Il a été multiplié par 5.
« Résultat, nous avons dépassé 6 “limites planétaires” sur 9 », précise-t-elle. »
C’est un groupe de chercheurs du Stockholm Resilience Center et un centre de recherche suédois qui a développé en 2009 le concept de “limite planétaire”, en quelque sorte une boussole écologique.
Ils ont identifié 9 limites planétaires : climat, biodiversité, eau douce, cycle de l’azote, des sols, etc. Autant de garde-fous à ne pas franchir pour préserver l’équilibre et garder une terre habitable.
Remarquablement stables depuis presque douze mille ans, l’activité humaine de nos dernières décennies a fait dérailler le système. Aujourd’hui, sur les 9 limites, 6 sont déjà dépassées. Et une 7e est sur le point de l’être.
Le changement climatique sur la mauvaise trajectoire
L’objectif de réchauffement de 1,5° fixé par l’accord de Paris est atteint avec 70 ans d’avance ! Un réchauffement qui touche les fondamentaux d’eau et de nourriture dont a besoin l’espèce humaine (mais pas que) pour vivre.
Audrey Boehly souligne : « on pourrait avoir jusqu’à 30% des terres agricoles qui deviendraient climatiquement inadaptées ».
Le réchauffement, quelles incidences ?
- Rendements agricoles affectés, dont celui des céréales qui assure l’essentiel de la nourriture humaine.
- Avec +4°C à +5°C, c’est le basculement dans un autre monde : l’atteinte de la température léthale.
- La montée des eaux. « Aujourd’hui, déjà un mètre est acquis ».
- Mise en péril de la population et des infrastructures stratégiques.
Et le climat n’est qu’un seul des voyants passés au rouge.
L’effondrement du vivant, le cataclysme des insectes
Nous vivons la 6e extinction de masse, causée non pas par une météorite, mais par nous-même. « On a perdu 75% des animaux vertébrés sauvages en 50 ans. Quant aux insectes, ils ont décliné de 80% en Europe ces 30 dernières années », précise-t-elle.
Pourquoi est-ce si grave ?
- les insectes pollinisent 75% de nos cultures et presque l’intégralité des fruits et des légumes,
- ils forment l’un des premiers maillons de la chaîne alimentaire terrestre,
- ils contribuent à fabriquer la couche d’humus, celle qui rend les sols fertiles.
Si eux s’effondrent, c’est tout l’écosystème de la vie sur terre qui vacille.
Quand couper un arbre coupe la pluie
Autre limite franchie, le changement d’usage des sols. Audrey Boehly nous explique : « c’est lorsqu’on détruit des espaces naturels au profit des activités humaines ».
Depuis le début de l’holocène, on a rasé près de 40% des forêts sur terre. Certes, depuis les années 80, la courbe à tendance à ralentir, mais on rase encore chaque année une surface équivalente à la surface des Pays-Bas.
« Les forêts sont nos meilleurs alliés pour retrouver un équilibre et éviter le dépassement d’autres limites planétaires ».
Pourquoi les forêts doivent être protégées ?
- elles sont de formidables puits de carbone,
- elles abritent la majorité de la biodiversité,
- elles régulent le cycle de l’eau.
En coupant les arbres, on se prive d’humidité liée à la transpiration des feuilles. Elle appuie son propos avec une fraction significative : « 2/3 des pluies sur le continent sont dues aux végétaux ». L’atmosphère est petit à petit asséchée, le cycle des pluies est déréglé et le réchauffement est aggravé.
Le cycle de l’eau brisé et hors contrôle
Pas la peine de replonger dans vos cahiers d’écoliers pour réviser, « le cycle de l’eau, tel qui nous a été enseigné, n’existe plus », affirme Audrey Boehly.
Il est perturbé par :
- le dérèglement climatique,
- le changement d’usage des sols,
- et notre consommation excessive d’eau.
Notre consommation en eau augmente 2 fois plus vite que la population mondiale. Il ne s’agit pas du temps passé sous la douche ou de l’eau que l’on boit. Cette consommation démesurée est due à notre consommation cachée de l’eau.
Quelques exemples :
- Un jean c’est 30 000 litres d’eau.
- Un ordinateur : 200 000 litres d’eau.
- L’IA également consomme énormément d’eau notamment celle destinée à refroidir les serveurs qui fournissent l’énergie et celle, très pur, pour produire les puces.
« Nous sommes face à une crise de l’eau imminente », souligne Audrey Boehly après avoir rappelé l’alerte de l’OCDE. En 2030, la demande en eau pourrait dépasser l’offre des 40%.
Azote, phosphore, notre planète est empoisonnée
Les champs sont dopés par une quantité incroyable d’engrais azotés et phosphorés pour répondre à un usage d’agriculture intensive.
Audrey Boehly affirme : « En France, la première raison de fermeture des captages, c’est la pollution au nitrate ».
Ces engrais polluent les rivières, les nappes phréatiques et la mer. Dorénavant, par notre usage d’engrais inconsidéré, les cycles sont complétement déréglés.
Résultat ?
- prolifération des algues vertes,
- appauvrissement des écosystèmes aquatiques,
- pollutions multiples.
Cette limite des cycles de l’azote et du phosphore, est encore plus dépassée que celle du climat.
De la pollution chimique jusque dans les nuages
Même l’eau de pluie n’est plus potable ! Ce n’est pas la seule pollution à laquelle on doit faire face. Il y a aussi la pollution chimique : PFAS, plastiques, pesticides, métaux lourds…
Audrey Boehly nous explique : « ce sont des polluants éternels qu’on ne sait pas éliminer. Et on les retrouve partout jusque dans nos organismes humains ».
- 80% des nappes phréatiques en France sont contaminées avec des dérivés de pesticides.
- Une étude de l’INRA montre que 98% des sols français sont pollués, avec en moyenne 15 produits chimiques, même en forêt ou en montagne.
La pollution est devenue systémique, portée par le cycle global de l’eau. Aujourd’hui, tout notre environnement est contaminé, même les nuages au-dessus du mont Fuji.
Voilà pour les 6 limites planétaires dépassées !
Acidification des océans, le piège du CO₂
Malheureusement, les océans sont, eux aussi, sur le point de franchir la limite. Audrey Boehly nous explique : « Le CO₂ qu’on émet change le climat, oui. Mais il acidifie aussi les océans, rendant la vie marine plus fragile ».
En effet, l’océan capte le CO₂ que l’on émet en excès et absorbe 90% de la chaleur excédentaire provoquant des canicules marines. Il nous protège, mais il souffre. L’eau acidifié par le CO₂ empêche la formation des coquilles de nombreux organismes marins comme les coraux ou le plancton. Or le plancton est le premier maillon de la vie marine. « Une menace qui vient s’ajouter à celle de la pollution et de la surpêche » ajoute-t-elle.
La santé des sols, une nouvelle limite
Aujourd’hui nos sols sont en très mauvais état : « ¾ des terres émergées sont dégradées ». C’est pourquoi certains chercheurs suggèrent cette 10e limite, car sans sols fertiles, pas de culture, pas d’eau, pas de vie.
Quelles en sont les principales raisons ?
- les pesticides qui tuent la vie des sols,
- l’agriculture intensive,
- le labour profond qui fait ressortir les bactéries,
- des bactéries dopées par l’oxygène et qui mange l’humus,
- fragilisée cette couche fertile est érodée par les pluies et les vents.
Et de nous rappeler « Vous vous doutez bien qu’on ne peut étendre les terres agricoles, la limite du changement d’usage des sols étant déjà dépassée ».
Des ressources en chute libre
Nous n’avons jamais autant extrait de matières premières, ces ressources non renouvelables, dont les métaux et les énergies fossiles. Et ce rythme s’accélère. Elle précise : « si on continue sur cette lancée, dans les 30 prochaines années, on aura extrait autant de métaux que dans toute l’histoire de l’humanité ! ».
Ces ressources sont limitées. Le cuivre, le sable, le phosphate, le lithium, le pétrole… tout se raréfie. De même que l’eau. D’ici la décennie 2030, nous allons vivre dans un monde où nos besoins ne seront pas couverts.
Alors des solutions ou c’est la grande accélération, droit dans le mur ?
Elle cite une étude “ la grande accélération” qui montre une fulgurante accélération des indicateurs depuis les années 50.
- les indicateurs socio-économiques explosent,
- et des indicateurs écologiques s’effondrent.
Cela indique bien que ce n’est pas l’inaction qui nous mène au mur écologique, mais plutôt l’accélération aveugle « la première chose que vous souhaiteriez faire, c’est ralentir et essayer de faire un freinage, un petit peu contrôlé ».
Ce freinage est possible, mais la destruction n’est pas réellement bien répartie. « Les 10 % les plus riches émettent 50 % des gaz à effet de serre », précise Audrey Boehly. Ce sont aussi les plus gros consommateurs de ressources.
« La solution existe. Elle est simple, à la fois radicale et lumineuse : la sobriété. »
Un concept défini par le GIEC comme « la réduction volontaire de la consommation d’énergie, de matériaux, d’eau et de terres, tout en assurant le bien-être humain ».
Le GIEC estime que la sobriété représente 40 à 70% du levier d’action. Audrey Boehly précise « si on ne met pas en place la sobriété, on ne pourra pas y arriver. Et la sobriété, ce n’est pas retourner à la bougie ! ».
Elle a mentionné également la théorie du donut développée par l’économiste Kate Raworth. Une sorte de boussole indispensable pour notre avenir.
Ce donut représente :
- un plafond qui représente les limites planétaires à ne pas dépasser,
- un plancher qui lui fait référence aux besoins sociaux à garantir pour une vie digne.
Donc pour nous garantie un avenir durable, il nous faudrait vivre dans cet espace sûr entre ces deux cercles.
Audrey Boehly a terminé sa conférence avec cette phrase.
« Nous sommes tous à bord du même bateau. Il faut que l’on change de cap. Maintenant. »